EDITO– Le ministre, la poule et le logiciel
Au concours de la compétitivité high-tech
mondiale, pas de quoi chanter cocorico. La France
se classe 17ème sur les 66 pays qu'analyse
l'Economist Intelligence Unit (The Economist
Group) pour établir son classement. Notre pays
n'arrive qu'au 9ème rang européen. Parmi les
critères retenus pour évaluer la compétitivité :
le climat général des affaires, l'environnement
législatif, l'infrastructure IT, le soutien au
secteur informatique, les ressources humaines et
la R&D.
Aux Etats-Unis, le logiciel est une poule aux œufs
d'or. Dans un pays comme le nôtre, dont nos
gouvernants aiment à souligner qu'il est tout de
même la 5ème puissance économique mondiale,
l'industrie du logiciel (parent pauvre de la high
tech) semble
à peine susciter plus de considération que
l'élevage artisanal d'animaux de basse-cour. La
France de l'IT, plutôt bien classée sur le climat
général des affaires, l'environnement législatif
et l'infrastructure, pèche sur deux points
essentiels : le développement insuffisant des
compétences et la faiblesse de l'investissement en
R&D. Toujours le problème du financement, nerf de
la guerre. "Les décideurs publics doivent
s'attacher à renforcer les facteurs fondamentaux
de la compétitivité du secteur sur le long
terme", commente sentencieusement Denis
McCauley, directeur des études de l'EIU.
Que font nos décideurs publics ? Certes, ils font
savoir qu'ils ont pris conscience de l'enjeu,
multiplient débats et rapports, conférences,
séminaires et opérations médiatiques. Ce fut le
séminaire du 10 septembre dernier patronné par
Nathalie Kosciusko-Morizet et ambitieusement
intitulé : "Numérique : investir aujourd'hui
pour la croissance de demain". Une brochette
de pas moins de trois ministres et secrétaires
d'Etat, prêchant la bonne parole du Numérique, y
a attiré les foules. Ce fut aussi le voyage d'Etat
au Brésil où, pour accompagner le Président de la
République, furent invités (une première !)
quelques patrons de PME éditeurs de logiciel
particulièrement dynamiques, comme Generix ( lire l'interview de Jean-
Charles Deconninck dans ce numéro).
Naturellement, il faut saluer ces initiatives
visant à remonter le moral de l'industrie
française du logiciel : il en a bien
besoin.
Reste que pour renforcer durablement la
compétitivité des entreprises françaises dans le
domaine du logiciel, on en reste toujours au
stade, au mieux des beaux discours, au pire du
ressassement. "Les entreprises françaises
investissent deux fois moins dans les nouvelles
technologies que les entreprises américaines",
a reconnu le Secrétaire d'Etat Hervé Novelli. Ce
n'est pas nouveau. La panacée invoquée porte un
joli nom, on dirait le titre d'un poème épique :
le "Grand Emprunt". "Le Grand Emprunt pourrait
nous permettre de passer à la vitesse supérieure
(…) Le Grand Emprunt pourrait permettre aux PME de
s'équiper en logiciel métier grâce à un prêt à
taux zéro ou à un crédit d'impôt (…). Le retour
sur investissement pourrait être important".
Mais que de conditionnels ! Que de vœux pieux!
S'imagine-t-on ainsi régler le problème ? C'est
arranger les choses comme des poules sur un bâton,
aurait dit ma grand-mère.
"Motiver les entreprises à investir dans le
numérique, c'est bien, mais investir DANS les
entreprises françaises du numérique, c'est encore
mieux! ", suggère Jean-Michel Laveissière,
PDG d'Ipercast, soulignant que la situation est
bien plus inquiétante que ne le dit le Secrétaire
d'Etat : "les entreprises françaises de la
high tech reçoivent non pas deux mais dix à vingt
fois moins d'investissements que leurs homologues
américaines".
Point de mesures de fond à l'horizon. Il n'existe
toujours pas de Small Business Act à la
française, pourtant réclamé avec insistance par
nos éditeurs hexagonaux. L'argent consacré au
financement des jeunes entreprises high tech reste
surtout public. Pour financer les start-up, les
banques font la sourde oreille. Devant une
entreprise du logiciel, les investisseurs privés
ont tendance à réagir comme une poule qui a trouvé
un couteau. "Investir dans une pizzeria
familiale
est plus rentable que d'essayer, sur le long terme
qui plus est, de financer une jeune pousse
innovante", ironise Jean-Marie Chauvet dans
une
étincelante chronique (parue dans ITR Manager).
Pourra-t-on un jour consacrer un nouveau FSI
(Fonds stratégique d'investissement) au secteur du
logiciel français ? Quand nos gallinacés gaulois
auront des dents, peut-être ?
Claire Leroy
L'Œil Expert, 22 septembre 2009