EDITO- Un nouveau métier du web : le curateur de contenus
Son nom évoque celui d'un médicament. Ou un film de science-fiction à la Spielberg, truffé d'effets spéciaux. Ou le super-héros d'un jeu d'arcane 3D. Il est potentiellement tout cela à la fois : médecine, blockbuster, bombe médiatique. Depuis quelques mois, il fait l'objet de tweets passionnés. Certains le traitent de « buzzword de l'année ». D'autres, plus critiques, disent de lui que si le terme est au pire du « bullshit marketing », au mieux une belle invention verbale, il renvoie à des réalités déjà connues. Vous avez deviné : il s'agit du «curator ».
Curator vient du latin curare : prendre soin de quelque chose, s'en occuper avec une attention soucieuse. Dans l'histoire romaine, le curateur était un officier municipal préposé à différentes fonctions de police et d'administration. En français, il désigne quelqu'un chargé de veiller sur un mineur ou d'administrer les biens d'une personne incapable de le faire elle-même. Dans l'américain moderne, le «curator » est un conservateur de musée, dont il gère et enrichit le patrimoine qu'il contribue à faire connaître.
De là, par extension au monde des TIC, riche pourvoyeur de concepts en tous genres, l'invention anglo-saxonne du « content curator ». La formule désignerait un nouveau métier du web. Après l'administrateur de sites, le fournisseur de contenus, le blogueur, le veilleur, le « community manager », voici donc le curator. Sa mission ? fouiller dans les moindres recoins du web pour y débusquer les informations les plus pertinentes sur un thème ou un sujet donné, les rassembler, les filtrer (en éliminant les « bruits »), les hiérarchiser, les organiser, les mettre en perspective et dans leur contexte, leur donner cohérence et sens, et retransmettre l'information « digérée » à l'utilisateur ou au service qui en a besoin. C'est de la veille, mais bien plus que cela : de la veille intelligente, douée d'esprit d'analyse, de sens critique et de capacité de synthèse. Les spécialistes du sujet assimilent le curateur de contenus à une sorte de documentaliste nouvelle génération. Certains voient en lui, fort justement, un courtier de l'information. D'autres le comparent à un rédacteur en chef dont le métier, entre autres, consiste à repérer les informations qu'il estime les plus intéressantes pour le public de son journal, leur donner sens, les commenter et les publier.
De fait, la mission du curator répond à un véritable besoin. Pour les entreprises obligées de faire de la veille industrielle ou économique, pour les cabinets d'experts et de service à haute valeur ajoutée qui ont besoin de mettre continuellement à jour leurs connaissances, pour les fournisseurs de contenus (comme le CXP !), pour les organes de presse et les médias, la qualité de l'information est la clé du succès. Le Web est une mine d'informations. Mais aussi un océan où il peut être dangereux de s'aventurer sans boussole. Et s'il reste l'outil de recherche incontournable aujourd'hui, le filet de Google fait remonter des profondeurs tout et n'importe quoi, sans distinguer les perles (rares) des innombrables déchets.
Bien sûr, pour accomplir sa mission, le curator ne pourra se passer d'outils : algorithmes, moteurs de recherche thématiques, outils de web searching, agrégateurs de contenus, analyseurs de contenus non structurés, analyseurs des « bruits » du web, outils de knowledge management et d'intelligence collective, outils d'analyse sémantique et contextuelle, outils de restitution et de publication, etc. Il en existe beaucoup aujourd'hui, la plupart spécialisés sur telle ou telle de ces fonctions. Mais tout est à faire : il faudra du temps avant qu'apparaissent les premières « plates-formes de curation », traitant tout la chaîne du besoin du curator, depuis la recherche jusqu'à la publication. Certaines start-up (Scoop.it, Datops... et d'autres) planchent sur le sujet.
Mais on voit bien l'importance de l'enjeu à la fois pour les grands spécialistes de l'Enterprise Content Management ou ECM (E-SHOP
: Publications ECM), du WCM (Web Content Management) et bien
sûr ceux de la Business Intelligence (E-SHOP
: Publication plates-formes décisionnelles).
Messieurs les éditeurs, ne perdez pas de temps. Chaque heure, des milliers de nouveaux sites, contenus postés sur des blogs et vidéos sont publiés, des millions de tweets et chats échangés. On estime qu'on atteindra d'ici quelques années à peine un point où le volume d'informations sur Internet doublera (eh oui !) toutes les 72 heures ! Aider les entreprises à lutter contre les risques de l'infobésité devient un enjeu crucial pour la compétitivité de nos entreprises.
Claire Leroy
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L'Œil Expert, 25 janvier 2011