EDITO – Quand Google et l'entreprise se rencontrent : le choc culturel
Mariage de la carpe et du lapin ? Rencontre du troisième type ? Telle est l’impression d'étrangeté que suscite de prime abord l’annonce récente faite par le Cigref (Club informatique des grandes entreprises françaises) de son partenariat avec… Google. Le 14 octobre dernier, Google France et le Cigref rendaient publique, en effet, la signature d’une charte commune, visant, selon le communiqué de presse, "à renforcer leur collaboration et à partager davantage leur expertise et expérience sur des thèmes forts comme l’innovation et le Software as a Service (SaaS)".
Etonnant rapprochement. C'est même un vrai choc culturel que constitue le contact de ces deux univers s’ignorant superbement l’un l’autre pendant si longtemps : d'un côté, les DSI, grands timoniers d'une informatique professionnelle enfermée dans ses habitudes, ses cloisons, ses contraintes budgétaires et ses carcans, son legacyware, - de l'autre, l'enfant prodige et dérangeant de la Silicon Valley, devenu en à peine dix ans d'existence le symbole planétaire d’un univers à la fois technologique et social, ouvert, ludique et en perpétuelle transformation.
On comprend l'intérêt des deux parties à afficher leur souci de coopérer. Google cherche à investir, sur les pas de Microsoft et dans son ombre, le monde lucratif de l'entreprise, à mieux comprendre ses besoins pour mieux le servir. Quant aux DSI, une collaboration plus étroite avec le géant du Web a valeur de formidable contre-pouvoir face à la pression croissante de leurs grands fournisseurs habituels, face aux IBM, Microsoft, Oracle et autres SAP. Lors de la dernière assemblée générale du Cigref, qui s'était tenue quelques jours auparavant, les DSI s'étaient insurgés contre certaines de leurs pratiques : explosion des coûts de maintenance, discours trop marketing des "majors", migrations "forcées" vers de nouvelles versions de logiciels, etc. Le rapprochement des DSI avec Google s'inscrit dans la même logique que celle qui les poussait déjà vers le logiciel libre : se donner les meilleures armes pour négocier plus favorablement les contrats et limiter les dépenses.
Il ne faut cependant pas sous-estimer, au-delà des motivations budgétaires, la volonté réelle de certains DSI à "faire bouger les lignes", à moderniser leur image et à valoriser le SI comme centre de profit pour l'entreprise. Se considérant de plus en plus comme les "agents du changement et de l'adaptabilité de l'entreprise (…) dans un univers de concurrence darwinienne" (selon la formule de Marc Lagoutte, vice-président du Cigref et DSI du groupe Danone), les DSI comprennent l'intérêt de tirer parti des technologies nées de l'Open Source et de l'Internet, comme le SaaS et le Cloud Computing (accès en mode hébergé et loué non aux applicatifs mais aux outils de développement, d'exploitation et d'infrastructures du SI), du Web 2.0, ou encore du "Green IT". Buzz aujourd'hui, ces concepts pourraient demain se transformer en véritables atouts concurrentiels. Or, Google est particulièrement bien placé pour aider les DSI à travailler sur ces concepts et à en dégager les sources de création de valeur.
"Cet accord va permettre aux entreprises de mieux connaître l'offre de Google et à Google de mieux comprendre le mode de fonctionnement et les spécificités du monde de l'entreprise", commentait Bruno Menard, vice-président IT group de Sanofi-Aventis, qui vient de prendre la présidence du Cigref. Reste à savoir pour qui ce sera le plus facile : pour la pétulante World Wide Web Company de déchiffrer les arcanes du fonctionnement de nos organisations chargées d'histoire, ou pour nos DSI, avisés et prudents, de sauter en marche dans le TGV de la Net-économie.
L'Œil Expert, 21 octobre 2008