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Les nouveaux modèles économiques des éditeurs. TROISIEME PARTIE. Les offres progicielles en Open Source.

L'année 2006 a marqué le décollage de l'open source en France. Après une longue phase d'observation, durant laquelle les entreprises ont expérimenté l'Open Source sur des domaines proches de l'infrastructure du SI (système d'exploitation, SGBD, serveur Web, sécurité, content management...), elles abordent de nouveaux segments d'applications : ERP, business intelligence, intégration d'applications. L'offre proposée sur le marché reflète, selon les domaines fonctionnels, ces différents niveaux de maturité du modèle

Le logiciel libre est devenu une alternative crédible aux logiciels propriétaires. Les sociétés de services et éditeurs du monde "libre" revendiquent désormais quelques belles références dans le privé, dans les secteurs de la grande distribution, de l'énergie, des collectivités locales, de la banque ou de la finance, de l'automobile, etc. Selon une étude publiée par IDC en mars 2006, 82% des entreprises auraient déjà en production des applicatifs du monde libre ou auraient planifié d'en utiliser dans les 12 mois. La perspective d'un ROI rapide n'est pas la seule motivation. Outre la réduction des coûts d'acquisition, d'autres facteurs sont déterminants, comme une plus grande simplicité d'utilisation, un très bon niveau d'ouverture et de standardisation (par rapport aux grands courants de normalisation des architectures logicielles), facilitant l'intégration au SI et la mise en oeuvre. Viennent ensuite l'amélioration continue des performances et de la robustesse (montée en charge), qui n'est toutefois pas encore vraiment à la hauteur des solutions éditeurs.
Comme pour l'ASP, tous les domaines fonctionnels n'offrent pas la même prise à l'Open Source. Le libre a commencé par toucher les domaines techniques proches de l'infrastructure : c'est là où il est le plus présent. Mais de nouveaux segments d'application y viennent, aussi à plus ou moins grande vitesse...

  1. LES NOUVEAUX SEGMENTS D'APPLICATION

    • Les ERP et les applications de gestion : un domaine peu touché par l'Open Source
      Le marché des progiciels de gestion étant déjà très largement occupé par les éditeurs traditionnels, la place de l'Open Source y reste faible. Certes il y a du "buzz" autour de certains projets, notamment de ceux qui sont hébergés sur SourceForge.net. Mais les références affichées sont peu nombreuses. En France, l'ERP Compiere est distribué par la SSII belge Audaxis et s'adresse aux PME. TinyERP, autre ERP Open Source, est orienté vers les TPE. Ofbiz affiche également des références clients. Pour ce qui est du Corporate Performance Management, l'offre est balbutiante. En France, Eiffel Performance Management propose deux modules (planning et reporting) et fait office de précurseur. On devrait cependant prochainement voir arriver massivement ce type d'offre en Open Source, basées sur des architectures de Business Intelligence en Open Source.
      L'offre en progiciels de gestion comptable en Open Source est quasi-inexistante, que ce soit en France ou à l'étranger : seul SQL-Ledger, conforme à la réglementation française, semble émerger. Dans le domaine de la relation client, SugarCRM est l'un des rares produits à avoir fait une vraie percée. Un autre domaine de gestion a vu apparaître plusieurs acteurs du "libre" : la formation en ligne. Le domaine de l'e-learning en open source compte au moins trois acteurs : Claroline (créé en 2000 par l'Université de Louvain en Belgique), Ganescha (créé en 2001 apar la société Anema) et Scenari Plateforme, créé par l'UTC de Compiègne et Kelis.

    • Le décisionnel "libre" : une menace potentielle pour les acteurs traditionnels
      A la différence du monde des PGI, la croissance exponentielle des utilisateurs d'outils décisionnels pousse de plus en plus les entreprises à se pencher sur les apports de l’Open Source. Sachant que les coûts de licences représentent environ 50 % d'un projet de BI, l’adoption de l’Open Source permet de réduire sensiblement les coûts de stockage des données et de création des rapports. Au delà des gains financiers, les utilisateurs invoquent des produits plus proches de leurs besoins, enrichis de fonctionnalités au fil de l’eau et ne nécessitant pas de migrations lourdes et coûteuses. Enfin, et c’est l’argument le plus souvent évoqué, les utilisateurs ne sont plus tributaires des rachats successifs des éditeurs de solutions propriétaires et des nouvelles orientations stratégiques qui en découlent.
      Les éditeurs d'outils d'ETL et de BI ont pris le train en marche. Côté BI, les premières initiatives ont concerné le support de Tomcat comme serveur applicatif de l’architecture Web, puis de l’annuaire open LDAP comme dictionnaire centralisé des utilisateurs, de la base MySQL comme référentiel, ou encore de Jaspersoft pour certaines fonctions de reporting. Actuate a passé un accord avec Jaspersoft pour délivrer gratuitement à la communauté le code source des services de base de leur produit pour faciliter son adoption et commercialiser une version améliorée et un accompagnement payant. Dans le même esprit, Business Objects a signé un accord technico-commercial avec MySQL AB pour incorporer la technologie MySQL dans la solution Business Objects XI pour les plates-formes Linux et Unix. Il délivre aussi un sous-ensemble de son offre Crystal en Open source.
      Même enjeu du côté des outils ETL. Parmi les acteurs significatifs, Talend a réussi à totaliser en moins d’un an d’existence plusieurs milliers de téléchargements. Il ne s’en n’est pas tenu là et a rapidement passé un accord avec Jasper Soft pour délivrer à terme une plate-forme décisionnelle complète, depuis l’ETL (Jasper ETL) jusqu’à l’outil de restitution Jasper Report. Dans le même esprit, il faut citer Spago BI et Pentaho, qui eux aussi intègrent plusieurs briques Open source.
      Le succès de ces initiatives réside dans la rapide croissance d’utilisateurs potentiels, qui téléchargent les produits mais aussi les mises à jour, la documentation et ne tardent pas à adopter la solution en souscrivant au support payant. Une société de service qui investit pour développer une solution dans le domaine du libre peut, après deux à trois ans d’assistance financière, s’autogérer par les revenus récurrents de maintenance qui lui parviennent. Elle n’a pas besoin de nombreux effectifs en commercial et marketing, puisque c’est la communauté open source qui la porte par les utilisateurs qui témoignent et par les accords croisés entre éditeurs open source – autant d’échanges qui font fonction de levier de développement très efficace. Un tel développement peut constituer une menace à terme pour les acteurs traditionnels de BI qui voient leurs confrères de l’open source comptabiliser des milliers de téléchargements en quelques mois d’existence tandis qu’eux mettent plusieurs années à dépasser les 1000 clients.

    • Bus d’intégration : un segment riche, porté par la SOA
      L’intégration d’applications est un domaine qui voit fleurir une catégorie d’offres en Open Source : les bus d’intégration ou ESB (Enterprise Service Bus). Ces produits constituent un socle de déploiement pour les architectures SOA dont ils mettent en œuvre le principe de couplage lâche.
      Ces outils (voir liste dans le tableau ci-contre) fournissent une couverture fonctionnelle standard : gestion des transformations et routage, propagation du contexte de sécurité, support de différents types de messages (XML, SOAP) et protocoles de transport (JMS, http, etc.) Une caractéristique de ces bus - par rapport aux ESB commerciaux - est que la plupart d’entre eux sont construits sur JBI (Java Business Integration), le standard proposé par Sun Microsystems ou du moins compatibles avec JBI. Ce modèle de médiation de messages découple les composants de transformation, de routage, d'enrichissement, d'orchestration, etc. et les composants de liaison à l’environnement informatique.
      On remarquera également que nombre de ces bus Open Source sont proposés ou poussés par des éditeurs d’ESB commerciaux. Ces éditeurs cherchent à s’imposer sur ce marché très compétitif en proposant un socle gratuit aux communautés Open Source. Ils veulent ainsi faire de leur outil un standard pour commercialiser ensuite plus facilement des extensions et des services à valeur ajoutée.


  2. LES DOMAINES HISTORIQUES DE L'OPEN SOURCE

    • Infrastructure sécuritaire : des offres alternatives de plus en plus crédibles
      C'est dans les couches basses de l'infrastructure du SI que se sont d'abord développées les solutions en Open Source : systèmes d'exploitation (Linux), SGBD (MySQL), serveur Web (dont le serveur HTTP Apache), navigateurs Internet (Mozilla Firefox...), suites bureautiques (Open Office). Nous ne reviendrons pas ici sur ces outils déjà anciens et sur lesquels il existe déjà une abondante littérature.
      Il est toutefois un domaine où l'Open Source a pris une place désormais significative à côté des solutions propriétaires, celui de la sécurité. Les solutions Open Source y présentent en effet des qualités fonctionnelles et des performances souvent comparables. L'Open Source réussit moins dans des domaines comme les pare-feu, les proxy, les antivirus ou la détection d'intrusions (où l'on compte tout de même des acteurs comme Netfilter, NuFW, ClamAV, Snort ou Prelude-IDS). Mais il commence à séduire les entreprises avec des solutions de PKI (IdealX, IDX-PKI, EJCBA) comme avec des solutions de gestion d'identités (projet Bandit de Novell, OpeSSO de Sun, Open SSL...).
      Enfin, il existe même des solutions de plateformes sécuritaires complètes construites en Open Source. Citons Untangle (pour PME de moins de 50 postes) et surtout un acteur comme Wallix, une société de service bien connue du monde du libre et qui propose pour des PME et grands comptes sa suite TotalSecure ainsi que divers outils et prestations sécuritaires.

    • Le développement : l'impulsion d'Eclipse
      Bien avant les années 80, lorsque les ordinateurs entrèrent dans les universités, les chercheurs s’échangeaient entre eux les codes sources des programmes qu’ils développaient dans le cadre de leurs recherches. Comme M. Jourdain, ils faisaient déjà de l’open source sans le savoir. Dans les années 80, les lois américaines instaurèrent la protection sur les programmes informatiques. Le logiciel entra alors dans l’ère industrielle et les outils de développement suivirent ce mouvement. Cependant, les programmeurs continuèrent à partager leurs productions avec des outils maison tels que GCC (compilateurs), make (automatisation de build) ou CVS (contrôle de versions). L’open source resta longtemps l’apanage des outils système et d’infrastructure.
      En 2001, le monde du développement connaît une véritable révolution. IBM décide de libérer son environnement de développement Java qui donnera naissance à Eclipse. Un consortium de neuf membres est alors formé. Eclipse connaîtra une adoption fulgurante de la part des développeurs. Des éditeurs comme BEA ou Borland sont obligés de s’appuyer sur Eclipse pour rester dans la course. En quelques années, Eclipse devient l’environnement numéro un. Les éditeurs rejoignent un à un le Consortium qui compte aujourd’hui 90 membres.
      Eclipse ne doit pas faire oublier les innombrables projets libres qui ont fleuri ces dernières années dans le monde du développement : NetBeans, PHP, MySQL, Jboss, Maven, Spring, Ruby… Longtemps réticent, Sun, sous la pression de la communauté, a dû passer le langage Java en open source en 2006.
      Pour les éditeurs d’outils de développement, le prochain grand défi est la gestion du cycle de vie des applications (ALM, Application Lifecycle Management), un concept qui recouvre les différentes disciplines du développement : gestion des exigences, conception, développement, test, gestion du changement, assurance qualité… nombre de domaines très pointus qui restent l’apanage des éditeurs commerciaux. Mais pour combien de temps ? Déjà on voit se profiler des projets fédérateurs en open source tels que ALF (Application Lifecycle Framework). Mené par Serena au sein de la Fondation Eclipse, ce projet a pour objectif d’orchestrer et d’intégrer les différents outils utilisés tout au long du cycle de vie applicatif, qu’ils soient commerciaux, open source ou développés en interne. De son côté, IBM a annoncé un projet similaire baptisé Jazz. Uniquement ouvert sur les partenaires IBM et les produits Rational, le projet n’est pas encore open source, mais plutôt « open commercial ». Mais la tendance est bel et bien en marche…

    • La gestion de contenus : trois catégories fonctionnelles
      Après les couches techniques du système d'information, le libre a enclenché une deuxième entrée en force par le segment des outils de gestion de contenus orientés publication, appelés CMS (Content Management System). On en dénombre plusieurs dizaines, au périmètre fonctionnel variable : les plus anciens sont centrés sur les fonctions de publication dynamique, les plus récents sont plus richement dotés de fonctionnalités de création collaborative, d'autres se positionnent sur la fonction portail. Les derniers annoncés se rapprochent du périmètre global de l' ECM, englobant le volet archivage.
      Les outils de gestion de contenus open source se répartissent en trois catégories. Le premier niveau est celui des produits rapides et faciles à installer, nécessitant peu de développement, utiles quand on veut mettre en place rapidement un site web, intranet ou Internet, dédié à une communauté d’envergure moyenne. Ces produits répondent à des besoins d’administration simple, interactive, et ils permettent à des responsables non informaticiens de définir de nouvelles pages, de nouvelles rubriques, de mettre à jour et réorganiser les informations de manière autonome. Les premières générations de ces CMS, développées en PHP (quelquefois en Python) ont pour nom Zope, Spip, PhpNuke ou Cofax. Ils se sont réellement banalisés dans le créneau CMS d’entrée de gamme, jusqu’à s’imposer définitivement sur ce segment, où les logiciels "commerciaux" ne peuvent plus tenir la rivalité.
      Une deuxième vague est ensuite apparue, ciblant les projets plus ambitieux. Ces logiciels sont le plus souvent développés avec des langages récents (Java, J2EE), ce qui leur permet de mieux s’intégrer aux autres éléments existants du système d’information, notamment au niveau de l’infrastructure : serveurs d’application, bus d’entreprise, serveur de portail, environnements de développement. Ils nécessitent davantage de développement que les premiers, ne sont pas adaptés aux déploiements rapides, mais s’avèrent plus extensibles et plus performants. La plupart d’entre eux présentent, en outre, un périmètre fonctionnel étoffé, avec d’une part, une palette de fonctionnalités orientées bureautique et travail en groupe plus riche que ceux des générations précédentes, et, d’autre part, des outils permettant d’élaborer une plate-forme de gestion de contenus. Ce qui signifie la mise en œuvre d’un référentiel de contenus fédérant les sources de contenus de l'entreprise, des outils permettant l’élaboration de processus de gestion métier, et la capacité de diffuser des contenus sur une variété de canaux, et pas seulement via le web. Dans cette catégorie, très peuplée, on peut citer Typo3, eZ publish, Open CMS et Magnolia ; du côté des portails, les exemples les plus connus sont RedHatCMS Byline, Jahia, U Portal, JetSpeed, EXo Platform, Infoglue, Rainbow, Liferay, Midgard et K-Portal.
      La troisième génération de suites de gestion de contenus, qui a émergé fin 2006, ambitionne de couvrir le périmètre global ECM. Le britannique Alfresco, présent en France depuis l'automne 2006, a ouvert le bal. Il a été rejoint par le français Nuxeo, qui a récemment réécrit son portail collaboratif pour le hisser au niveau d'une véritable plate-forme d'entreprise, baptisée Nuxeo 5.



Dans notre prochain numéro : Les nouveaux business models des éditeurs. QUATRIEME PARTIE. Les utilisateurs témoignent

L'Oeil Expert, juillet 2007

 
Mis en ligne le 16/07/2007
 
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