TRIBUNE - Logiciels : chronique d’une industrie délaissée
Qu’est ce qu’un éditeur de logiciels ? En
échangeant avec des responsables publics de tous
niveaux, il apparaît que ce secteur, mal
identifié, mal positionné, reste en France, assez
naturellement sous estimé.
Par Christophe Corne, président de
Systancia
Cette perception découle probablement d’une
confusion entre deux métiers bien distincts :
celui de l’éditeur qui anticipe en fabricant un
produit pérenne et celui de la société de services
informatiques qui réalise une prestation
spécifique, sur commande. Sans la citer, une de
nos grandes SSII vient de se réveiller avec plus
de collaborateurs en Inde que dans son pays
d’origine. Impossible dans le secteur du logiciel
!
Un métier de création et d’innovation
Le métier d’éditeur est d’abord un métier de
création et d’innovation. Un logiciel dans sa
phase de production peut être assimilé à la
conception d’un nouveau modèle de voiture, au
stade prototype. Le logiciel est conçu au sein
d’un département de recherche et développement, en
associant les mêmes forces : la création
artistique (les interfaces utilisateur dans un
cas, la carrosserie ou l’habitacle dans le
second), la technologie pour disposer des
meilleures performances, l’étude de marché pour
détecter les besoins des utilisateurs ciblés...
Voici une industrie avec les mêmes atouts que le
secteur automobile, sans risque de délocalisation
pour la fabrication en série ! Un éditeur
consacre, en moyenne, 25 % de son chiffre
d’affaires à la conception de nouveaux produits
innovants, quasiment exclusivement en ressources
humaines souvent hautement qualifiées.
Les Américains, loin devant
A la différence du secteur automobile où la France
a longtemps prédominé, les seuls pionniers, en
matière de logiciels, sont les Etats-Unis. Fort
logiquement, les plus grands éditeurs sont
américains. Les classements réguliers d’éditeurs
de logiciels (AFDEL, Truffle) montrent que la
France, en dehors de son brillant champion
national Dassault Systemes (1,154 milliards
d’euros de chiffre d’affaires, le 2ème français
étant à … 180 millions d’euros), n’a pas de
prétendants susceptibles de rejoindre les grands
du secteur ; au niveau mondial, les dix premiers
représentent 135 milliards d’euros de chiffre
d’affaires (versus 2,2 milliards pour les dix
premiers éditeurs français). Avec la même part de
marché mondial que l’automobile française (8,2 %),
ce serait plus de 150.000 emplois et 10 milliards
d’euros de revenus supplémentaires pour le secteur
français du logiciel.
Les éditeurs français répondent d’abord aux
besoins spécifiques des clients de leur
territoire, leurs logiciels, sont donc
particulièrement verticalisés (orientés gestion et
métiers). Ils sont très peu présents à
l’international. A contrario, les éditeurs
américains sont d’abord grand public ou
généralistes (par exemple logiciels bureautiques)
ou encore éditeurs de logiciels d’infrastructure
(le système d’exploitation d’ordinateur en étant
le représentant le plus connu) ; ils s’adressent
à tout type d’entreprise quel que soit son métier.
Les éditeurs français qui se risquent sur ce
secteur, se retrouvent rapidement face à une
gageure : convaincre des responsables, notamment
ceux de grands comptes privés ou publics, de ne
pas acquérir d’emblée le produit leader, voire de
s’intéresser à celui d’une société qui pèse
quelques millions quand le géant représente
quelques milliards.
En regardant les prophéties des analystes
internationaux (Deloitte, Gartner) sur les
technologies informatiques qui s’imposent et
s’imposeront, force est de constater que les
sujets majeurs et porteurs sont déjà labourés aux
Etats-Unis, soit, par les acteurs historiques qui
s’en emparent, soit, par des start-up émergeant
rapidement sur le marché. Cloud computing,
virtualisation du serveur au poste de travail
(technologie souvent associée au cloud computing),
logiciels et réseaux sociaux, green-IT ou
logiciels contribuant à régler des problèmes
environnementaux, s’insèrent dans ces catégories
logicielles (généralistes, grand public ou
d’infrastructure).
De nouvelles sources d’économies ou
d’amélioration environnementale
Elles ont leurs meilleurs représentants et leurs
champions déjà localisés de l’autre côté de
l’Atlantique. L’un des points forts, communs aux
technologies des infrastructures, est d’être
source de réduction financière ou d’amélioration
environnementale. L’administration américaine a
toujours été la première consommatrice de ces
logiciels, s’équipant tout en favorisant
indirectement son industrie.
Certes, le « grand emprunt » est annoncé
comme devant financer haut débit ou encore cloud
computing. Si l’esprit est de cofinancer avec le
privé des équipements (tuyaux ou salles serveurs –
data-centers) qui nous font effectivement défaut,
leur implantation va d’abord profiter aux
logiciels d’infrastructure déjà positionnés :
grâce à nos routes, autoroutes, stations services,
ils pourront cheminer paisiblement vers nos
entreprises et administrations.
Une ambition légitime pour notre pays serait une
péréquation : chaque euro d’infrastructure
complète, un euro d’investissement vers le secteur
logiciel ou un euro de commande publique, dans le
cadre d’appels d’offres, pour l’achat de logiciels
d’infrastructures. L’effet serait immédiat et
multiple. Il permettrait de doter notre pays de
champions, créateurs d’emplois, capables de
conquérir dans la foulée des marchés
internationaux et verrait nos administrations,
grands comptes publics, s’équiper de solutions
logicielles vectrices de réduction de coût et
d’amélioration de l’environnement.
L'Œil Expert, 9 mars 2010